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Antonin PERBOSC, lnstituteur, poète et infatigable conteur de l'occitanie |
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Texte de l'abbé
Sylvain Toulze, , occitaniste, Bulletin
de la Société des Études
du Lot,
tome CV, 4° trimestre 1984, pp. 319-328. Je le vis pour la dernière fois le 2 mai 1939, où je lui rendais visite en compagnie de son premier disciple, mon maître, l'abbé Jules Cubaynes. Antonin Perbosc naquit en 1861, à Labarthe
(Tarn-et-Garonne), entre Cahors et Montauban, à la jonction des deux Quercy,
pays tourmenté, mais de relief
Ses parents étaient des bordièrs, des fermiers, illettrés. Il eut pour premier maîtres, il le dit lui-même,
Ou encore un bon valet de ferme, le
Ses maitres ? Avant tous autres, sa mère, son aïeule et toute la belle vie d'un enfant de la campagne en ce temps-là :
Ses maîtres enfin, I'école qui fut pour lui comme une aurore qui se lève! Etudes primaires supérieures, Ecole normale. Il sera instituteur dans plusieurs villages du montalbanais, Labastide-de-Penne, Arnac-sur-Seye, Lacapelle-Livron, Laguépie, Comberouger, Lavilledieu-du-Temple, avant de devenir, en 1914, bibliothécaire de la Ville de Montauban. Dans chaque poste il approfondit sa connaissance de la langue d'oc et recueille les contes populaires. De très bonne heure il a découvert la richesse de ce « patois » qu'on méprise à Montauban encore plus quà Paris, cette langue dans laquelle il a appris à parler. Une livre de Castelà, meunier-poète, Mos Farinals, lui ouvrira l'esprit à cette belle aventure qui remplira toute sa vie :
Mainte vocation d'homme sera née ainsi d'une heureuse rencontre.
Pourquoi Perbosc a-t-il écrit ? Par besoin profond, comme tous les poètes, sans doute ! Mais pourquoi des vers en occitan ? Pour restaurer sa langue maternelle, comme Mistral lui-même :
Il voulut aussi la fixer dans ses uvres en illustrant son dialecte quercinois, qui doit bien être l'un des plus riches de la langue d'oc avec le Rouergat. Perbosc, Cubaynes, Cayrou, Mouly, Boudou et quelques autres qui avaient appris la langue du peuple occitan avant qu'il ne s'enlise dans l'inculture de notre temps, I'auront « enregistrée » dans leurs livres. Si Dieu le veut, les générations futures iront l'y chercher pour quelque renaissance. Peu d'hommes auront mieux connu et écrit le languedocien. Travailleur de toute une vie, comme un laboureur qui retourne sa terre chaque année ! Sur son lit de mort il traduisait encore La Fontaine. Infatigable chercheur, à l'affût des vocables, dont Roger Barthe a pu dire :
Cubaynes et Mouly ont témoigné de cette curiosité insatiable, de cette humilité du chercheur; combien de fois ne leur a-t-il pas dit: « Cossi disètz aquò ? Ieu disi atal ! Comment dites-vous cela ? Moi, je dis ainsi ! ». De là vient la grand richesse de sa langue et ce que j'appellerai son authenticité ; il ne crée certes pas de mots, il les « invente », en allant les prendre là où ils se cachent, dans la mémoire profonde du peuple. Mais avec la langue d'oc et par elle, il veut aussi « élever en gloire » la patrie occitane :
Son uvre n'est certes pas « gratuite ». Si, comme tout
poète, il chante aussi
Son uvre poétique parut d'abord dans de nombreuses revues félibréennes ou autres, ou même dans des journaux, comme nous en avertit la Préface de La Debanadora, qui « s'es dabanada semanièrament dins un jornal de Toloza, Le Travail, s'est dévidée hebdomadairement dans un journal de Toulouse, Le Travail. » Il en réunira les poèmes en volumes assez tard, après 1900, « au milieu du chemin de la vie », il le dit, après Dante, dans Remenbrança :
On peut diviser cette uvre en deux parties différentes pour la forme comme pour le fond. Avant 1910 : 1902 : Remembransa (Remembrance) ; Après 1910 : 1923 : Las Cansons del Pòple (Les Chansons du Peuple)
; Paru en uvre posthume en 1970, Lo Libre det Campèstre (La Livre de la Nature) regroupe des poésies insérées dans des revues ou même imprimées, mais épuisées. Perbosc a publié des chartes de communes, de très nombreux
contes
Lo Gòt Occitan sera son premier ouvrage. Ce beau livre, qui garde la forme classique: strophes, odes, sonnets, discours, le fera traiter de parnassien par quelques ignorants qui prennent le dévergondage poétique pour la première condition de l'inspiration vraie. La métrique de Perbosc demeurera toujours d'une perfection rare, mais cela apparaît davantage dans Lo Gòt Occitan. Le dernier vers du recueil résume dans un beau raccourci l'objet du livre :
Le sujet ? Deux désastres : le phylloxera a tué la vigne ; la Croisade a tué la civilisation d'oc. Il faut les restaurer. Ce double propos renferme toute l'uvre de Perbosc. Après Mistral et avec ses disciples il aura pour but premier de rendre vie à l'Occitanie. Dans le Gòt s'épanouit déjà toute la virtuosité de l'artiste : à côté de vers de haut vol, des strophes légères, exemptes, oh ! combien ! de toute raideur parnassienne, souvent teintées d'ironie et d'humour, avec une grande variété de rythmes, une souplesse de la démarche poétique qu'on ne trouve à ce degré dans la littérature d'oc que chez Mistral. Faut-il avouer cependant que cette uvre date un peu, et c'est normal, dans la carrière de Perbosc ? Dans la manière ? Telle forme métrique remonte à La Pléiade ! Et pourquoi pas après tout si cela fait de la belle poésie ? Pour les thèmes exploités ? Si la vigne a vaincu l'abominable Bête, I'Occitanie se meurt, comme tout ce que nous avons aimé ; les procédés de culture et les modes de vie évoqués ont tellement changé depuis un siècle ! Les poètes au demeurant sont les prophètes de l'espérance. Dans un magnifique morceau, Lo Gòt de l'Avenir (La Coupe de l'Avenir), notre aède chante.
Après l es massacres de 1914-18, il veut croire, lui aussi, à des lendemains de paix universelle. Hélas ! Et nous songeons à Plein Ciel de Victor Hugo, à La Marseillaise de la Paix de Lamartine. Beaux espoirs que doivent garderles poètes ! Lo Gòt de l'Avenir est l'une des quelques pièces de vers que l'auteur ajoutera dans la réédition de 1932, avec Lo Fin Vailet (Le Fin Valet), La Vinha de S'abiai sachut (La Vigne de Si j'avais su). Il parvient ici à la plénitude de son talent : l'humour du paysan quercinois, la légèreté de touche, la souplesse du vers, l'aisance souveraine, une manière proprement inimitable ! Comme La Fontaine ! Les douze sonnets de L'Arada, parus en 1906, sont de la veine du Gòt : haut lyrisme, style dépouillé, forme stricte. Ils feraient la gloire d'un moindre poète. Il en va de même de quelques autres pièces, comme Guilhèm de Toloza, beau fragment épique qui voit le jour en 1908. Ici cependant le maître adopte une façon qu'utilisera beaucoup son disciple, Jules Cubaynes : un large souffle emporte les vers qui enjambent l'un sur l'autre et s'avancent comme des vagues harmonieuses dans l'enchaînement des idées et des images. Après Las Cansons del Pòple (1923), La Debanadora en 1924 et Psophos en 1925 marquent une date importante dans l'uvre de Perbosc ; ils constituent comme une charnière, un tournant. Psophos, dont l'inspiration ne se hausse pas très haut (et voilà pourquoi l'auteur l'a dissimulée sous un mot grec !) aboutira à Fablèls et Fablèls calh ols qui sont bien une sorte de chef d'uvre. La Debanadora ouvre la série des contes qui rempliront les Livres des Oiseaux. Le lyrique devient conteur et Perbosc est d'abord cela. Dans ce domaine aucun autre ne l'égale... sauf La Fontaine.Ces contes, il les a entendus à Labarthe ou ailleurs, à la veillée, sur les lèvres de filandièras escardussadas, de fileuses bien éveillées, de la bouche du Cadet de Sicardon, parmi les pâtres, les laboureurs, demèst los pastres, los lauraires. Mais il a aussi pratiqué les livres, beaucoup de livres ! Surtout les Fabliaux, dont il donne la référence dans les siens. Il les a, non pas traduits, mais librement adaptés, en y mêlant à l'occasion des passages analogues des contes d'Occitanie. Gardant ce qui lui plaisait, ajoutant ce qui s'est perdu dans les littératures, mais était demeuré bien vivant dans la mémoire du peuple. Perbosc, comme tous les grands poètes, comme tous les conteurs, fait sienne des uvres préexistantes qu'il recrée à son génie. La Fontaine, inimitable dans les Fables est moins heureux dans ses Contes. Divertissements que se passaient sous le manteau des littérateurs souvent un peu égrillards ou des marquis allant sur l'âge. Perbosc a une autre santé et une autre saveur. S'il écrit, et avec quel art consommé ! des contes en vers, on dirait qu'ils sortent de la bouche d'un homme de la terre occitane... Oh ! bien sûr, et il le dit quelque part, « Vous pensez bien que ce livre n'est pas pour les petites filles dont on coupe le pain en tartines. » Les curés y sont quelque peu mis à mal dans la bonne tradition de notre peuple. Ce n'est pas méchant. Nous avons affaire ici à de la bonne et saine gauloiserie qui n'a pas encore été pourrie par les disciples énervés du misérable Marquis. La langue et la métrique sont proprement admirables dans un octosyllabe où Perbosc surclasse nettement Marot. La Debanadora est moins « haulte en gresse » et tout le monde peut la lire. Ce livre délicieux m'introduisit à Perbosc il y a quelques soixante ans. Il s'agit là de risèias, de galejadas, plaisanteries, galéjades, parfaitement dites et mises en valeur par l'art du poète, qui expriment une sagesse souriante dans une forme populaire et savante à la fois. Dans La Debanadora Perbosc faisait des gammes ; il préparait la symphonie. Avec Le livre des Oiseaux il va devenir lui-même lo lausetaire, I'oiseleur de notre littérature, comme l'a si bien défini Arthur Roussilhes. Il atteint ici, dirions-nous aujourd'hui, « sa vitesse de croisière ». Paul-Louis Grenier, un autre félibre de grande classe, résume tout d'un vers :
Sa versification devient aussi souple que celle du grand La Fontaine, avec un sourire d'humanité et de sensibilité que devait voiler le contemporain de Boileau. Jusqu'aux rimes qui changent ! Les rimes dures (parnassiennes ?) font place à des sonorités en sourdine ; des diphtongues s'épanouissent au bout des vers. Le sujet ? Les oiseaux bien sûr, qu'il fait vivre, parler et chanter devant nous. Des oiseaux plus vrais que ceux du fabuliste, encore qu'ils deviennent aussi très humains dans leur comportement. Mais il faut ici de nouveau citer le regretté Arthur Roussilhes: « Tout ce peuple (des oiseaux), un oiseleur... I'a pris au petit miroir de la poésie et, sans lui diminuer en rien la liberté - c'est là le miracle - il l'a enfermé pour toujours dans un livre, Le Livre des Oiseaux... Il ne leur a pas attaché un fil à la patte pour les protéger du vice et les tirer vers la vertu : ce n'est pas un fabricateur de morale... Chaque oiseau, du coucou au rossignol, a son rythme. Il y a des poètes qui ressemblent au coucou : ils chantent tout sur le même air. Perbosc ressemble au rossignol : il varie son chant de multiples façons. Il largue les vers tantôt par strophes de quatre, tantôt de huit ou de dix, ou même en troupe. Il mêle les vers brefs et les longs et tous sonnent bien, surtout les octosyllabes et les alexandrins... » Mais voici le texte; un brin long, il en vaut la peine ! « Tot aquel pople, un lauzetaire... l'a pres al miralhet de la poesia e, sens i demezir la libertat - es aqui lo miracle -, l'a enclaus per sempre dins un libre, Lo Libre dels Auzèls... Lor a pas estacat un fial à la pata per los gandir del vici e los estirar cap à la vertut : es pas un fargaire de morala... Cada auzèl, del cocut al rossinhòl, a son ritme. I a dels trobaires que semblan lo cocut : cantan tot sul mème aire. Perbosc sembla lo rossinhôl : plèga de mila biais sa muzica. Delarga los vèrses quora per quatre, quora per uèit o dètz, e quora en tropelada. Fa vezinejar los pichôts ambe los bèlses, e plan s'endevènon, mai-que-mai los qu'an uèit sillabas amb los que n'an dotze... » (15) Qui disait que les poètes ne savent pas parler des poètes ? Des vers de Perbosc, lo lauzetaire, on voudrait en citer longtemps. La reine des huppes :
Le loriot :
Un pauvre innocent qui court la campagne « en recherche » de fuseaux et qui rapporte des fifres :
Que ne pouvons-nous lire ensemble Lo Reiet e Ibèrn (Le Roitelet et l'Hiver) où le plus petit de nos oiseaux dit si bien tout l'amour du monde ? La Font dels Colombs (La Fontaine des Colombes) où le poète évoque avec une grande pudeur le temps de ses fiançailles à Labastide-de-Penne, lo temps que se parlavan ! C'est tellement beau que deux de ses disciples allèrent la chercher, cette petite fontaine, dans un pèlerinage poétique... Le Second Livre des Oiseaux doit bien être le chef-d'uvre de notre félibre quercinois. Il renferme tout Perbosc. Avec la vie des oiseaux, nous pouvons suivre ici l'évolution de sa manière ; des contes simples et « faciles », d'un réalisme saisissant et tendre ; un art poétique avec Lo Rossinhòl, Le Rossignol, conte adapté d'Andersen. Nous retrouvons le lyrisme du Gòt, mais dans une forme combien plus aisée et plus libre, bien que toujours classique. Perbosc et Cubaynes sont des poètes « sérieux ». Ils ne se moquent pas du lecteur, sous prétexte d'inspiration déchaînée ou de je ne sais quelle écriture automatique. Pour ces probes écrivains, trobar lèu, trobar ric o trobar clus, la poésie légère, riche ou hermétique reste le chant de la splendeur du vrai. Ils n'atomisent pas la langue et la métrique. La liberté de leur art fleurit avec la maîtrise du beau. Perbosc apprécierait sans doute assez peu la manière de certains de ceux qui se réclament de lui... depuis que sa plume et sa voix se sont tues. Dans les Livres des Oiseaux enfin affleure la philosophie de celui qui fut bien le poète le plus discret sur sa personne et sur sa vie. Sera-ce le pessimisme du Cant del Chòc, Le Chant du Hibou ? On a peine à le croire. Le vrai Perbosc ne s'exprime-t-il pas plutôt dans la sereine mélancolie d'A mèja-sèrra, A mi-hauteur de la montagne ? Finalement c'est l'attrait, la quête de la lumière qui domine toute l'uvre du maître. Il en a la hantise. Un de ses plus beaux poèmes a pour titre Lo Laus del Solelh, Hymne au Soleil. Il dit avec l'Alouette :
Enfin dans L'Aparelbatge (L'Apareillage), il souhaite de mourir.
Puisse-t-il avoir retrouvé là-haut l'autre Soleil, celui de la Lumière incréée ! Antonin Perbosc aura sans doute une place de plus en plus importante dans la littérature d'oc : il lui suffira d'être davantage connu. Pour nous quercinois, il est le père et le maître, après Mistral ; son disciple, Jules Cubaynes a dit justement : Sylvain TOULZE. NOTES : 1. Lo Gòt Occitan, Toulouse, E. Privat, 1932, p. 94. 2. Lo Gòt Occitan, Toulouse, E. Privat, 1932, p. 31. 3. Remembransa, Toloza, Bibliotèca occitana de « Montsegur >, 1902. 4. Remembransa, Cité dans la Préface de La Debanadora, par Paul Rolland, « OC » Aux éditions du Travail, Toulouse, 1924. 5. Remembransa, Toloza, Bibliotèca occitana de « Montsegur», 1902. 6. F. Mistral, Mirèio, Cant. I. 7. Lo Gai Saber, n° 214, Junh-Decembre 1945, p. 206. 8. Lo Libre dels Auzèls, Editions « Occitania », Toulouse et Paris, MCMXXIV, p. 193. 9. Lo Gòt Occitan, op. cit., p. 194. 10. Remenbrança, In Lo Libre del Campéstre, Nimés, I.E.O., 1970, p. 11. 11. Lo Gòt Occcitan, op. cit., p. 6. 12. Lo Gòt Occitan, op. cit., p. 310. 13. Lo Gòt Occitan, op. cit., p. 241. 14. Lo Gai Saber, op. cit., p. 198. 15. Lo Gai Saber, op. cit., pp. 171-173-174. 16. Lo Libre dels Auzèls, op. cit., p. 47. 17. Lo Segond Libre dels Auzèls, Toulouse et Paris, Editions Occitania, MCMXXX, p. 23. 18. Lo Segond Libre dels Auzèls, op. cit., p. 121. 19. Lo Libre dels Auzèls op. cit. p. 27. 20. Lo Segond Libre dels Auzèls, op. cit., p. 13.21. Lo Libre del Campèstre, op. cit., p13. 22. Lo Gai Saber, op. cit., p. 197. |
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