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Pierre
Poujade, quand le papetier de Saint-Céré refuse de payer l'impôt et se lance en politique |
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Rares sont ceux qui, comme Pierre Poujade, mort mercredi 27 août 2003, à 82 ans, dans sa maison de La Bastide-l'Evêque (Aveyron), ont le privilège de léguer à la postérité un "isme" accolé à leur patronyme. Retiré, depuis une trentaine d'années dans son exploitation agricole d'où il s'efforçait de promouvoir le topinambour comme carburant d'appoint, cette personnalité saillante des années 1950 a fourni un style et un nom au premier populisme protestataire à se frayer un chemin jusqu'au Parlement dans la France d'après 1945. Le poujadisme peut se définir comme une rébellion sectorielle érigée en vision du monde puisant dans le répertoire de la révolte contre les "gros", le fisc, les notables et le rejet des "intellectuels" au nom du "bon sens", des "petites gens". Comme l'écrivit un contemporain, le sémiologue Roland Barthes, qui lui consacra deux de ses Mythologies(Le Seuil), l'homme prétendait à une "vérité mythologique" et considérait "la culture comme une maladie", "ce qui, concluait Barthes, est le symptôme spécifique des fascismes". Né à
Saint-Céré (Lot) en 1920, Pierre Poujade a pour père un architecte disparu
prématurément.
De retour à Saint-Céré, il devient représentant en papeterie. D'où le surnom de "papetier de Saint-Céré" qui accompagne l'incursion de "Pierrot" dans la vie politique troublée de la IVe République. Tout commence le 22 juillet 1953, dans un contexte où l'image et la situation du petit commerce sont bousculées par les souvenirs des profits liés au marché noir tandis que les Français rêvent de drugstores et de Prisunic. L'amnistie fiscale accordée par Antoine Pinay en 1952, laisse du temps libre aux "polyvalents" qui s'abattent alors sur les petits commerçants et artisans. Alerté par un conseiller municipal communiste (le PC se démarquera ensuite violemment de lui), Pierre Poujade met spectaculairement en déroute une vingtaine d'inspecteurs du fisc. Dès lors, l'ancien amateur de rugby va voler de succès en succès. L'Union de défense des commerçants et artisans (UDCA) est fondée le 29 novembre 1954. Toute l'année 1955 sera marquée par les "coups" des poujadistes contre les contrôleurs des impôts. La campagne électorale de 1955-1956 se fait au cri de "sortez les sortants !". Les dérapages se succèdent. Lors d'un débat à l'Assemblée nationale, Pierre Poujade ôte sa veste, créant par ses strip-teases répétés un véritable style dont raffole la grande presse, comme Paris Match, au faîte de sa diffusion. Plus graves sont les propos xénophobes ou antisémites dont les meetings de l'UDCA sont truffés : "Mendès... (dent de lait) n'a de Français que le mot ajouté à son nom." " Avouez que la santé, comme le sang des nôtres, vous vous en moquez éperdument", lance-t-il à Pierre Mendès France qui vient de faire abolir le privilège des bouilleurs de cru et s'efforce de lutter contre l'alcoolisme. Evoquant en 1970 un meeting qui, le 24 janvier 1955, rassemble à la porte de Versailles des dizaines de milliers de militants, Pierre Poujade, cherchera à prouver sa bonne foi de démocrate. Il n'aurait eu alors qu'un geste à faire pour marcher à la tête de ses troupes sur l'Elysée ou le Palais-Bourbon... Contre toute attente, l'UDCA, qui regroupe alors 400 000 adhérents, rafle 52 sièges à l'Assemblée nationale, le 2 janvier 1956 (2,4 millions de suffrages). Parmi les entrants, un tout jeune député qui fait ses premiers pas en politique : Jean-Marie Le Pen. Pierre Poujade ne tarde d'ailleurs pas à se fâcher avec "le beau garçon avec une gueule terrible". Il lui reprochera d'avoir tenté un noyautage de l'UDCA au profit de personnalités d'extrême droite comme Me Tixier-Vignancourt. Le Pen, de son côté, s'irrite du peu d'entrain que Poujade manifeste, selon lui, pour la conquête du pouvoir. Le poujadisme ne tarde pas à être recouvert sous les péripéties de la guerre d'Algérie - beaucoup de ses sympathisants sont "Algérie française". Le retour au pouvoir du général de Gaulle en mai 1958 met fin à la période faste. Le mouvement s'étiole. Pierre Poujade soutient, en 1965, la candidature de Jean Lecanuet à l'élection présidentielle, tout en refusant d'en appeler à voter pour l'ennemi de naguère, François Mitterrand (à qui il finit par se rallier en 1981 et 1988). En 1995, il opte pour Jacques Chirac. Devenu objet de curiosité plutôt qu'acteur à part entière, Pierre Poujade s'est encore déclaré favorable dès 2001 à la candidature de Jean-Pierre Chevènement. L'homme n'a cessé de poursuivre de sa vindicte imitateurs ou héritiers présomptifs, de Gérard Nicoud, qui réveille la contestation des petits commerçants dans les années 1970, à Jean-Marie Le Pen. A propos du président du FN, il s'exclamait en 2002 qu'il "aurait mieux fait de -se- casser une jambe que d'en faire un député". Contrefaçon ou pas, le populisme version Poujade a fait école. Nicolas Weill ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 29.08.03
La véritable histoire du poujadisme Il y a eu, en 1954, la création de l'Union de défense des commerçants et artisans par Pierre Poujade. Orateur-né, le petit libraire de Saint-Céré avait ramassé dans le ruisseau l'étendard de la révolte. Déclarant la guerre à ce qu'il ne craignait pas de surnommer la "Gestapo fiscale", Poujade refusait aux contrôleurs l'entrée de sa boutique. Devant son exemple, d'autres portes se fermèrent au nez des enquêteurs de l'administration. Les C.R.S. envoyés en hâte ne purent rien. En quelques semaines, soixante départements organisaient la résistance jusqu'à une assemblée plénière qui remplit le Vél'd'Hiv'. Aux élections suivantes, Poujade, inventeur d'une philosophie du refus nommée poujadisme, se retrouve avec cinquante-deux députés à l'Assemblée nationale. Il publie un livre, il relance l'action permanente, il entreprend un tour de France triomphal. La jacquerie donnera des sueurs froides à plusieurs gouvernements, mais n'ira pas aussi loin qu'on le redoutait. Poujade fit de mauvaises affaires et ne se montra pas insensible aux propositions concrètes et aux contacts humains. Surtout lorsque ces derniers se situaient dans un palais national. Par la suite, Poujade tente en vain de reprendre une place sur l'échiquier politique et social. En 1974, il lance une société anonyme superbement intitulée "Confiance", dont l'objectif est de couvrir la France de trente centrales d'achat qui, "au cur de la distribution traditionnelle, concurrenceront la mafia des grossistes financièrement liés aux supermarchés". Quatre ans plus tard, et afin de se positionner pour les élections européennes, il annonce son intention de réunir un conclave d'une semaine dans son domaine de La Bastide-l'Evêque à l'usage des intellectuels non fatigués, des associations professionnelles et des gens de bonne volonté qui sont restés poujadistes dans l'âme. Les observateurs s'avisent alors que Poujade ne réunit plus autour de lui que deux mille militants inconditionnels et que ses idéaux qui avaient remué un temps la France profonde sont devenus caducs ou ont été récupérés par Gérard Nicoud. |
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